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Rencontre avec le roi de la nature : Christophe Gautrand

Par Nat Lecuppre, le 10 octobre 2025.
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Portrait Christophe Gautrand. © Alice Jacquemin

Si on a tendance à l’oublier, notre survie dépend de la nature, qui tient donc une place primordiale dans notre existence. Les architectes la placent de plus en plus au cœur de leurs concepts. Elle est inévitablement la première source d’inspiration dans l’architecture.

Pour mieux l’appréhender et la comprendre, nous avons rencontré Christophe Gautrand, créateur de paysages, acteur incontournable des espaces verts et surtout intarissable sur sa passion : la nature. Architecte-paysagiste et horticulteur de formation, il explore le monde végétal avec une approche scientifique et artistique. En 2012, il a créé son agence, Christophe Gautrand & Associés, avec Benjamin Deshoulières. Découvrons-le plus en détail avec un petit entretien.

Nda : Parlez-nous de votre métier et de vos sources d’inspiration.

Christophe Gautrand : Mes inspirations viennent des voyages, des textures et des rencontres. Parcourir des forêts, visiter des pépinières européennes m’a permis de développer un regard sensible sur les arbres : toucher une écorce, sentir l’humus, observer la lumière filtrer dans le feuillage… Ce sont des expériences sensorielles que je retranscris autant dans mes projets paysagers que dans mes peintures, photographies et installations.

Les arbres sont pour moi des personnages, des témoins silencieux du temps. À travers la rugosité de leurs écorces, l’ancrage de leurs racines, j’entretiens un dialogue tactile avec eux. Je cherche à renouveler notre regard sur les arbres, trop souvent perçus comme de simples éléments du décor urbain, pour les révéler comme des êtres sensibles et intelligents.

Les forêts primaires, avec leurs géants ancestraux, et les jardins sauvages, où la nature s’exprime librement, nourrissent particulièrement mon imaginaire. Dans mes projets, je tente de restituer cet équilibre subtil entre maîtrise humaine et spontanéité végétale.

Nda : Quelle place tient l’art dans votre travail ?

CG : L’art est une dimension essentielle de ma démarche. À travers des collaborations avec des marques ou des institutions, je peux explorer de nouveaux formats, ouvrir des dialogues entre le végétal et d’autres univers artistiques.

Avec la Maison Ruinart, nous avons travaillé à révéler les paysages cachés de son site historique de Reims, entre histoire, géologie, vignes et installations artistiques. Pour Jacques Selosse, figure iconique du champagne, j’ai conçu un jardin comestible sensible où les plantes évoquent les touches colorées d’un tableau impressionniste, cueillies chaque matin par les chefs du domaine. Ce jardin cache des oyats (jarres en terre cuite souterraines) qui sont reliées à une source naturelle pour l’alimenter en eau. Ainsi, aucun arrosage supplémentaire n’est nécessaire. À l’Hôtel Mandarin Oriental Paris, j’ai eu carte blanche pour suspendre un platane de 15 mètres de long au-dessus d’un miroir d’eau, à l’aide de la technique du Shibari (art japonais du bondage). Cette œuvre éphémère invitait à repenser le rapport au corps végétal.

En 2024, pour Ruinart, j’ai conçu une série de 24 magnums personnalisés par mes dessins, et réalisé des œuvres monumentales pour habiller leurs espaces d’exposition dans les foires d’art internationales. Je développe également une collaboration avec la designer Marine Peyre autour de créations végétales inédites… Un projet à suivre !

Nda : Racontez-nous quelques-uns de vos projets marquants.

CG : Le jardin du Mandarin Oriental Paris est sans doute un projet fondateur. J’y ai conçu des terrasses luxuriantes, pensées comme des salons à ciel ouvert, avec des matériaux nobles et une végétation aux allures exotique adaptée au climat parisien. Un travail sur le fil de l’architecture et de la décoration mais conçu pour l’extérieur.

Pour Les Airelles Versailles, j’ai eu la chance de réinventer un jardin dans l’enceinte même du Château de Versailles. Il s’agissait de rendre hommage à Le Nôtre sans tomber dans le pastiche, en introduisant des matériaux contemporains comme l’inox poli miroir et des structures métalliques inspirées du vocabulaire classique. Au 5 Particulier à Neuilly-sur-Seine, j’ai dessiné un jardin intime et luxuriant, pensé comme un refuge personnel, mêlant grands arbres, sous-bois et fleurs blanches.

Pour la restructuration du jardin du Royal Monceau, nous avons respecté les arbres existants tout en insufflant une nouvelle richesse végétale, une harmonie des couleurs, et une ambiance plus naturelle. À l’hôtel La Fantaisie, dans le quartier Cadet à Paris, j’ai voulu rendre hommage à l’histoire maraîchère du lieu avec des arbres fruitiers et des plantes grimpantes qui s’élèvent jusqu’au rooftop, offrant une vue spectaculaire sur la ville. Enfin, à La Fondation dans le 17e arrondissement de Paris, nous avons conçu plus de 1 000 m² de jardins suspendus, une véritable forêt urbaine offrant aux usagers un contact direct avec la nature en hauteur.

Nda : Comment concevez-vous vos projets ?

CG : Chaque projet est avant tout une rencontre humaine. Je m’intéresse à l’histoire personnelle de mes clients, à leur rapport intime à la nature. Ces échanges nourrissent mes créations, qui sont toujours du « sur-mesure », pour raconter une histoire à travers l’espace et le temps. Je rêve aujourd’hui de voir les jardins d’hôtels dépasser leur rôle de simples décors pour devenir l’âme même des lieux : inspirer l’architecture, rythmer les rituels quotidiens, offrir aux hôtes une immersion totale dans la nature, du lever au coucher du soleil. Créer des lieux vivants, évolutifs, où chaque saison raconte une nouvelle histoire.

Nda : Peut-on dire que votre fil rouge est l’Art et la Nature ?

CG : Oui, c’est une quête personnelle profonde : réconcilier l’homme avec le vivant, restaurer l’émotion face à la nature. J’aime intégrer des œuvres d’art dans mes jardins pour renforcer leur poésie. Comme au Luxembourg, où un miroir d’eau vient refléter une immense sculpture en bronze de l’artiste Le Bescond, étendant ainsi les limites physiques du jardin par l’illusion.

À travers mes projets, je cherche à provoquer de nouvelles émotions, à transformer chaque jardin en œuvre vivante, sensible au temps, au climat, aux saisons.

Merci à Christophe Gautrand pour cet entretien et de nous avoir planté le décor.

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